[ENG/FR] The twin ecocrisis / La double éco-crise

Also available in English below

Par Professeur Michael Roos (Université de Bochum)

Traduction d’une tribune publiée dans le quotidien allemand TAZ

La double éco-crise

Nous publions aujourd’hui avec son aimable permission la traduction d’une tribune de Professeur Michael Roos (Chaire de macroéconomieUniversité Bochum). Professeur Roos explique qu’aux deux bouts de la chaine, le cours de première année en sciences économiques et le haut conseil en économie allemand, les économistes ignorent tout simplement l’urgence de combattre le changement climatique et la dégradation de la biodiversité. Il fait ainsi écho à l’appel de Andrew Oswald (Université de Warwick) et de Sir Nicholas Stern (London School of Economics) qui notent également le silence des économistes sur ces sujets. Tous les trois soulignent la nécessité que la pensée économique incorpore les résultats des sciences naturelles, des comportements individuels et de la politique avant qu’elle ne puisse prodiguer des bons conseils.

Les économistes sont différents : le changement climatique n’est pas sous leur radar

Les économistes sont différents des autres personnes et veulent l’être. Ils croient pratiquer  une science comme la physique, qui pourrait représenter  le monde avec des seuls modèles mathématiques. Les économistes sont tout aussi fiers de fournir « des réponses surprenantes aux questions de la vie quotidienne », comme le dit le sous-titre du célèbre livre « Freakeconomics » de l’économiste vedette Steven Levitt.

Le point de vue des économistes est donc particulier et aussi étrange : ils décrivent un monde détaché de tout contexte historique, en équilibre et stable, alors que le monde réel est caractérisé par son dynamisme et sa tendance aux crises. C’est pourquoi les mouvements de réforme en économie se qualifient souvent d’ »économie du monde réel ». Selon eux, la science économique n’a plus rien à voir avec la réalité.

Cette impression de science errante vient aussi à l’esprit quand on regarde ce que la majorité des économistes disent de la crise écologique : en général, rien du tout. Les économistes gardent le silence, bien que les spécialistes des sciences naturelles avertissent par d’innombrables déclarations que les systèmes écologiques, qui constituent la base de notre vie, vont s’effondrer. Les plus connus sont les pronostics du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat selon lesquels il ne reste qu’une petite fenêtre d’opportunité pour limiter le réchauffement climatique à 2°C et les dégâts qui vont en résulter.

De plus, le changement climatique n’est pas la seule crise écologique. En 2009, les scientifiques du système terrestre et de l’environnement ont publié un document très applaudi sur les limites de la planète: nos moyens de subsistance sont également gravement menacés par l’extinction d’espèces, la déforestation, la dégradation des sols et l’apport excessif de phosphore et d’azote dans les océans. En outre, les résultats des recherches s’accumulent et montrent que la menace qui pèse sur les écosystèmes progresse beaucoup plus rapidement que prévu. Selon certaines études actuelles, l’effondrement des écosystèmes marins et des forêts tropicales humides pourrait commencer dès 2030.

Une théorie de la croissance sans énergie, ni ressources naturelles ni déchets

Mais à quoi ressemble le monde des économistes ? On n’apprend rien ou presque rien sur une crise écologique dans les études habituelles d’économie. Au cours de leur premier semestre, les étudiants apprennent que la croissance est la base de la prospérité et que les différences de croissance expliquent pourquoi certains pays sont riches et d’autres pauvres. Les étudiants apprennent également que le commerce international est une source de prospérité pour tous.

Mais on n’apprend pas que la croissance économique et le commerce causent généralement des dommages écologiques et mettent donc en péril à terme la prospérité. Les manuels standard de macroéconomie ne traitent pas du changement climatique ou d’autres limites de la planète.

La théorie dite moderne de la croissance est un enfant des années 1950, lorsque la société s’intéressait à la relation entre le travail et le capital et le progrès technologique. L’Occident était rassuré parce que l’économiste américain Robert Solow a pu montrer que l’industrialisation soviétique basée sur la production d’acier ne créerait pas un essor durable, mais que les innovations techniques étaient la source de la croissance. Qu’il puisse y avoir des limites à la croissance était et est resté hors de question. La conviction prévaut que le progrès technique permettra de surmonter ces limites.

Il est intéressant et inquiétant de constater que la production de biens et la croissance des manuels d’économie ne nécessitent ni énergie ni ressources naturelles et ne génèrent pas de déchets. Lorsqu’il est question de la perte des écosystèmes, les économistes partent du principe que le capital naturel peut être remplacé par le capital physique. S’il n’y a plus d’arbres, alors nous construirons des machines pour éliminer le CO2 de l’air.

Étrangement, le haut conseil des experts en économie critique le gouvernement allemand de faire quelque chose contre le changement climatique

Mais il n’y a pas que dans les études de sciences économiques que  les questions écologiques sont ignorées. Même dans les rapports d’expertise du Conseil allemand des experts économiques (Sachverständigenrat zur Begutachtung der gesamtwirtschaftlichen Entwicklung, les « Cinq Sages », conseils du gouvernement pour l’économie), on ne lit rien sur les limites de la planète et les crises écologiques. Les Sages prennent bien note du changement climatique. Mais au cours de la dernière décennie, ils n’ont pas donné l’impression que la lutte contre ce fléau était un problème urgent et existentiel. Au lieu de cela, le Conseil des experts souligne à maintes reprises que la politique climatique doit être efficiente et coordonnée au niveau international. À cette fin, un prix uniforme au niveau mondial pour les émissions de CO2 serait le meilleur moyen de permettre au marché de résoudre le problème climatique.

Dans un monde idéal, ce n’est pas faux, mais la réalité est très éloignée des mondes des modèles abstraits des manuels universitaires et des revues spécialisées. Néanmoins, les économistes s’en tiennent strictement à leurs solutions optimales théoriques. Ceci conduit bizarrement à ce que le Conseil des experts critique les efforts du gouvernement allemand pour rendre la production d’énergie plus neutre en carbone grâce à la loi sur les sources d’énergie renouvelables et à la promotion ciblée des technologies. Il s’agirait, disent-ils, d’une économie planifiée, inefficace et inefficiente. En outre, l’Allemagne et l’UE ne doivent pas mener une politique climatique trop ambitieuse, sinon les autres pays ne seraient plus incités à poursuivre eux-mêmes la protection du climat.

Les experts estiment également qu’il ne fait aucun doute que la poursuite de la croissance économique est nécessaire et qu’elle peut être durable grâce à l’ingéniosité technique. Cependant, une croissance durable dans un monde limité exige que l’économie soit dématérialisée. Quelles sont les technologies miraculeuses qui rendront cela possible – cette question centrale est une question que les économistes sont heureux de laisser aux politiciens et aux ingénieurs. On pourrait laisser les économistes dans leur tour d’ivoire si leur parole n’avait pas autant de poids dans la politique et l’opinion publique.

D’autres spécialistes des sciences sociales regardent avec envie l’influence politique des économistes. Le ministre fédéral de l’Économie Altmaier a déclaré en juillet 2020 : « Depuis plus de 15 ans, on tente de parvenir à une protection du climat à l’échelle mondiale grâce à un effort commun de tous les grands pays. Nous avons perdu beaucoup de temps dans le processus, sans que rien de décisif n’ait été fait ». Cela peut pourtant être compris indirectement comme une critique des experts économiques qui ont appelé à plusieurs reprises à cette solution globale.

La crise de l’économie néoclassique

L’économie néoclassique est en crise parce qu’elle regarde le monde à travers ses filtres théoriques et mathématiques, en négligeant les conditions écologiques, politiques et sociales des activités économiques. Le monde se développe en temps réel et non dans la temporalité  des modèles abstraits. Les grands systèmes écologiques risquent de s’effondrer dans un avenir proche, et ils n’attendent pas que l’humanité tout entière se mette d’accord sur des solutions efficientes. Les économistes doivent donc pousser et non pas ralentir la recherche de solutions viables, même si elles ne correspondent pas à l’idéal théorique.

Pour que l’économie devienne une science sur le monde réel, elle doit s’ouvrir, c’est-à-dire devenir plus plurielle et interdisciplinaire, et prendre note de ce que les spécialistes des sciences naturelles et sociales ont à dire. L’image que les économistes ont d’eux-mêmes est qu’ils explorent l’utilisation optimale de ressources rares. Mais cette définition est trop étroite. Une question d’économie est aussi de comprendre comment l’utilisation des ressources dans le monde réel est déterminée par les institutions et le pouvoir. L’économie doit redevenir une économie politique.

Pour des études d’économie tenant compte de l’écologie

Face au changement climatique qui se fait sentir, la jeune génération exige des changements de la part de l’économie. Les élèves des « Vendredis du futur » posent des questions légitimes. Ils veulent savoir pourquoi ils n’entendent rien dans les cours d’économie sur les crises écologiques dont les spécialistes des sciences naturelles nous mettent en garde avec tant de force. Ils se demandent comment la croissance durable devrait fonctionner concrètement et pourquoi nous devrions faire confiance au progrès technique et à l’ingéniosité de nos ingénieurs. Le progrès technique n’est-il pas à l’origine des problèmes écologiques ? Ils doutent qu’il nous reste assez de temps pour une politique climatique efficace, régulée par le marché. Il reste à voir s’ils obtiendront des réponses de leurs professeurs.

Beaucoup de jeunes ont déjà le sentiment, sans qu’on le leur dise dans les cours d’économie, que la croissance matérielle permanente et les limites planétaires est incompatible avec les limites de la planète. Aussi pratique qu’une solution purement technique aux problèmes de durabilité puisse être, elle est peu probable. Bien sûr, nous avons besoin de technologies plus efficaces qui permettent d’économiser les ressources, mais cela ne nous aidera pas si nous roulons plus dans des voitures même si elles sont plus économiques ou si nous achetons plus de vêtements même si ils sont produits de manière plus durable. Notre comportement doit également contribuer à éviter l’effondrement écologique. Toutefois, il ne s’agit pas d’une question purement individuelle, mais d’une question sociale.

Le philosophe Edward Skidelsky et son père, l’historien de l’économie Robert Skidelsky, soulignent dans leur livre « How much is enough » que le but de l’économie est de rendre possible une bonne vie. Cependant, une bonne vie ne dépend pas seulement de la consommation matérielle personnelle, mais la satisfaction des besoins sociaux et les possibilités de développement de la société sont encore plus importants. Ainsi, surmonter la crise écologique est une tâche sociale et non technique. Une économie qui remonterait à ses racines philosophiques peut largement y contribuer.


The twin ecocrisis

by Prof. Michael Roos (Bochum University)

(Translation of a column published in TAZ on 13/10/2020)

We publish today a column by Professor Michael Roos (Professor for macroeconomic – Bochum University) with his kind permission. Professor Roos explains that from the level of first university semester of economic teaching to the high-level advisory council on economic issues to the German government, economists simply ignore the urgent need for acting against climate change and the degradation of biodiversity. He echoes the call by Andrew Oswald (Warwick University) and Sir Nicholas Stern (London School of Economics) which also noted that economists have been silent so far on the issue. All three suggest that economic thinking needs to be deepened to incorporate politics and behavior to be able to provide advice for good policies.

Economists are different

Economists are different from other people, and want to be. They believe they pursue a science like physics, which can capture the world with mathematical models alone. Economists are just as proud to provide « surprising answers to everyday questions of life », as told by the subtitle of the well-known book « Freakonomics » by star economist Steven Levitt.

The view of economists is therefore particular and also strange: they describe a world that is without relation to the historical context, in equilibrium and stable, while the real world is characterized by its dynamism and tendency to crises. As a result, reform movements in economics often label themselves as « real world economics » indicating that orthodox economic science no longer has anything to do with reality.

This impression of an errant science also comes to mind when you look at what the majority of economists say about the ecological crisis: in general, nothing at all. The economists remain silent, although the natural scientists warn in countless statements that ecological systems, which form the basis of our lives, will collapse. Best known are the prognoses of the Intergovernmental Panel on Climate Change that only a small window of time remains to limit global warming and its resulting damage to 2 °C above pre-industrial levels.

Moreover, climate change is not the only ecological crisis. In 2009, Earth system and environmental scientists published a highly acclaimed paper on so-called planetary boundaries: our livelihoods are also acutely threatened by the extinction of species, deforestation, soil degradation and the excessive input of phosphorus and nitrogen into the oceans. In addition, research findings are accumulating that the threat to ecosystems is progressing much faster than previously expected. There are current studies that the collapse of marine ecosystems and tropical rainforests could begin as early as 2030.

A growth theory without energy, natural resources and waste

But what does the world of economists look like? You learn little or nothing about an ecological crisis in usual economics studies. In their first semester, students learn that growth is the basis of prosperity and that differences in growth explain why some countries are rich and others poor. Students also learn about international trade as a source of prosperity for all.

However, they do not learn that economic growth and trade usually do cause ecological damage and thus over time put at risk the prosperity achieved. The popular textbooks on macroeconomics do not address climate change or other planetary boundaries.

The so-called modern theory of growth is a child of the 1950s, when society was concerned with the relationship between labor and capital and technological progress. It was reassuring for the West when the US economist Robert Solow was able to show that Soviet industrialization based on steel production would not create a lasting upswing, but that technical innovations were the source of growth. That there could be limits to growth was and is not considered an issue. There is a prevailing belief that technical progress will overcome these limits.

It is interesting and worrying that the production of goods and growth in the textbooks on economics are assumed to require neither energy nor natural resources and to not generate waste products. When the loss of ecosystems is discussed, economists assume that natural capital can be directly replaced by physical capital. For instance if there are no more trees, then we will build machines to get CO2 out of the air.

Strange enough, economic experts are critical of the German government for doing something against climate change

But not only does university teaching in economics hide ecological questions. Even in the reports of the German Council of Economic Experts (Sachverständigenrat zur Begutachtung der gesamtwirtschaftlichen Entwicklung, the five “Wise Men”), one reads nothing about planetary boundaries and ecological crises. For sure, the Wise Men do take note of climate change. But in the past decade they did not give the impression that combating it was an urgent, existential problem. Rather, the Council of Experts emphasizes again and again that climate policy must be efficient and internationally coordinated. To this end, a globally uniform price on CO2 emissions is the best way to enable the market to solve the climate problem.

In an ideal world, this is not wrong either, but reality is far away from the abstract model world of textbooks and academic journals. Nevertheless, the economists rigidly stick to their theoretical optimal solutions, which then leads to the bizarre result that the Council of Experts criticizes the efforts of the German government to make energy production more climate-neutral through the Renewable Energy Sources Act and targeted technology promotion. They argue that this would be a planned economy, inefficient and ineffective. Furthermore, according to them Germany and the EU should not pursue an overly ambitious climate policy, as otherwise the other countries would no longer have any incentive to pursue climate protection themselves.

The experts also believe there is no question that further economic growth is necessary and can be sustainable through technical ingenuity. However, sustainable growth in a limited world requires that the economy be dematerialized. Which miracle technologies will make this possible – this central question is one that economists are happy to leave to politicians and engineers. One could leave the economists in their ivory tower if their word did not carry so much weight in politics and public opinion.

Other social scientists look with envy at the political influence of economists. Federal Minister of Economics Altmaier said in July 2020: « For more than 15 years, attempts have been made to achieve climate protection worldwide through a joint effort by all major countries. In the process, we have lost a lot of time without anything drastic having been done ». This can be understood indirectly as criticism of the economic experts who have repeatedly called for precisely this global solution.

The crisis of neoclassical economics

The crisis of neoclassical economics is that it looks at the world through its theoretical and mathematical filters and overlooks ecological, political and social conditions of economic action. The world develops in real time and not in abstract model time. The most important ecological systems could collapse in the near future, and they are not waiting for the entire human race to agree on efficient solutions. Therefore, economists should push and not slow down the search for viable solutions, even if the latter do not correspond to the theoretical ideal.

In order for economics to become a science about the real world, it must open up, i.e. become more pluralistic and interdisciplinary, and take note of what natural and social scientists have to say. The prevailing self-image of economists is that they explore the optimal use of scarce resources. But this definition is too narrow. It is also an economic issue how the use of resources in the real world is determined by institutions and power. Economics must again become political economics.

In view of the climate change that is now being well perceived, the younger generation is demanding changes from economics. The Fridays for Future students ask legitimate questions. They want to know why they don’t hear anything in their economics lectures about the ecological crises that the natural scientists warn so forcefully about. They ask how sustainable growth should work in concrete terms and why we should trust in technical progress and the ingenuity of our engineers. Didn’t technical progress cause the ecological problems in the first place? They doubt that we have enough time left for an efficient climate policy that is regulated by the market. It remains to be seen whether they will get answers from their professors.

Lectures on economics without ecological topics

Many young people already feel, without being told in economics lectures, that permanent material growth and planetary boundaries are incompatible. As convenient as a purely technical solution to the sustainability problems would be, it is unlikely. Of course, we need more efficient technology that saves resources, but it won’t help if we drive more cars even if they consume less energy or buy more clothing even if they are sustainably produced. Our behavior must also help to avoid ecological collapse. But this is not a purely individual matter, but also a social one.

The philosopher Edward Skidelsky and his father, the economic historian Robert Skidelsky, point out in their book « How much is enough? » that the purpose of the economy is to make a good life possible. However, the good life depends not only on personal material consumption, but even more importantly on the fulfillment of social needs and the opportunities for development in society. Thus, overcoming the ecological crisis is a social task, not a technical one. An economics that goes back to its philosophical roots can contribute a lot to this.

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